Rouge: Art et Utopie au Pays des Soviets

Du 20 Mars au 1er Juillet 2019, Le Grand Palais à Paris a présenté l’exposition Rouge: Art et Utopie au Pays des Soviets, où était retracée la production artistique de l’Union Soviétique, de 1917 à 1953. Grand curieux du soviétisme, j’ai eu la chance d’avoir pu la visiter, et de pouvoir ainsi vous partager ce qui a été pour moi un des grands évènements culturels de cette année 2019.

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Boris KUSTODIEV, Bolchévique, 1920 © Collection de la Galerie nationale Trétiakov, Moscou

J’ai depuis longtemps une étrange fascination : l’Union Soviétique. Savoir qu’elle ait pu produire un art, une philosophie, une histoire si riche, être si puissante, si violente, si mondiale, tout cela en naissant et mourant l’espace d’un siècle. Mais aussi, savoir qu’elle ait disparu il y a seulement trente ans sans qu’aucun ne la regrette, tout cela inspire en moi une profonde curiosité. Cette sorte d’obsession morbide pour ce qui a été également une des dictatures les plus violentes de l’Histoire me pousse à essayer d’esquisser chaque jour avec plus de précision le portrait de cet Atlantide désenchanté. Cependant, la majorité de la production intellectuelle se concentre, du moins dans mon ressenti, sur l’arrivée de la révolution (du dimanche rouge à la prise de pouvoir des bolcheviks), les purges et la Seconde Guerre Mondiale, le Guerre Froide, ou la fin de l’empire avec la création de la Communauté des Etats Indépendants. Toutes ces périodes sont effectivement très intéressantes, mais finalement chacun oublie qu’entre ces violences et perversions de l’humanité, il a existé une période d’espoir fou, où l’inexistant était à construire, et où, finalement, on cherchait encore à définir cette Union Soviétique, avant qu’elle ne s’étouffe dans ses propres carcans. Heureusement, le Grand Palais à Paris nous a fait le plaisir cette année de revenir sur ces années là (de 1917 à 1953), et de nous présenter ainsi le jaillissement et la mort du projet humaniste qu’était l’Union.

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Les formes géométriques et l’inspiration industrielles sont très présentes dans la première partie de l’exposition © Sputnik . Oxana Bobrovitch

L’exposition avait pour but de retracer dans l’ordre chronologique un échantillon  de la production artistique soviétique (peinture, collage, mobilier etc.) de 1917 à 1953. Ce choix chronologique et non thématique a toute sa pertinence puisqu’il permet d’inscrire l’ensemble des œuvres dans leur contexte (facilitant la compréhension de l’époque retranscrite), mais aussi de démontrer qu’avant son nihilisme expérimental et créateur, l’Union était le territoire des possibles, où l’effervescence post Première Guerre Mondiale avait toute sa place. Ainsi, si on retrouve dès l’origine de nombreuses œuvres de propagande, on découvre également de nombreux projets artistiques, architecturaux ou de design, qui tentent chacun de réinventer leur domaine à travers le prisme d’une idéologie nouvelle. Il nous est présenté des plans de bâtiments  plus ou moins réalistes, mais où toute l’idée de vie en communauté et en égalité est développée à son paroxysme, offrant alors une vision de l’espace et de son utilisation totalement originale. On sent également une volonté de produire un art communiste, industriel, accessible à tous qui tend vers une forme de cubisme « brut ».  De ce fait, il se développe ainsi une simplification extrême des formes qui préexiste le futur discours très symbolique du Parti.

On retrouve souvent le thème de l’Athlète et du Groupe, sujets cher à la dictature – Pleine liberté, Alexandre Deïneka, 1944

Malheureusement, une fois cette première frénésie créatrice dépassée, on se rend compte qu’elle s’éteint peu à peu, victime à la fois de l’inertie propre au géant qu’est devenu l’Union, mais aussi de l’étau normalisateur et dangereux du régime stalinien. On découvre d’abord la raréfaction de l’innovation, du non figuratif pour retomber dans de l’art représentatif plus classique (bien que la forte tendance symbolique originale ait été conservée). Peu à peu, la production artistique tombe dans l’œuvre de commande, d’exaltation partisane forcé, qui dans sa redondance provoque à la fois ennui et désespoir. On reconnaîtra parfois l’originalité dictatoriale dans ses sujets (notamment ses nus aux caractères athlétiques exacerbés) mais ces faibles sursauts sombreront vite, pour ne laisser place qu’à la vision fermée et autoritaire qui dirigera le soviétisme de la fin de Staline jusqu’à sa propre mort. Pourtant, cette morosité crée en nous bien plus qu’un simple ennui, puisqu’elle permet justement de réaliser, par le pouvoir transcendantal de l’Art, la pensée « communiste » voulue par le Parti, et d’ainsi d’appréhender avec bien plus d’aisance et d’intimité toute la subtilité du monde soviétique.

Cette rencontre avec cet inconnu, la profondeur de son message et finalement toute la découverte et l’apprentissage qui en a été issu, m’a ravi. La variété de l’exposition et l’intelligence de sa disposition a permis de présenter beaucoup plus qu’une simple galerie d’images soviétiques, et de dépasser les nombreux clichés de ce géant disparu.

La_Brise

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