Parasite

Un fait d’une grande rareté s’est produit à Cannes lors de l’annonce de la Palme d’Or 2019: l’unanimité. Une grande majorité des critiques et du monde du cinéma s’accordait pour affirmer que Parasite du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho était un grand film, un futur classique, méritant tout simplement le respect. Une réception similaire s’est également manifestée chez les spectateurs, se présentant en salle en grand nombre pour un film étranger, à un tel point que je n’ai personnellement jamais rencontré quiconque n’ayant pas apprécié cette œuvre. Parasite mérite-t-il tous ces superlatifs? A mon humble avis, oui. Allons voir pourquoi.

Titre Orignal : 기생충
Réalisation : Bong Joon-ho
Pays d’origine : Corée du Sud
Acteurs principaux : Song Kang-ho, Jang Hye-jin, Choi Woo-sik, Park So-dam, Lee Sun-kyun,
Cho Yeo-jeong, Jung Ziso, Lee Jeong-eun, Park Myeong-hoon
Genre : Drame, comédie noire
Durée : 131 minutes
Dates de sortie (Corée du Sud) : 30 mai 2019

Bong Joon-holala

Bong Joon-ho s’est démarqué chez moi avec deux grands films réalisés au début et au milieu de sa carrière. Tout d’abord Memories of Murder en 2003 retraçant l’enquête d’un fait divers non élucidé. Certaines scènes y sont hilarantes, les personnages sont maladroits, grossiers et attachants tout en montrant pour autant une immense complexité. Un véritable chef d’œuvre que je place facilement dans ma liste (si liste il y a) de films préférés.  C’est ici que le réalisateurs sud-coréen montra tout son savoir-faire, notamment lorsqu’il s’agit de l’utilisation de l’ensemble staging (que l’on pourrait traduire en français par « mise en scène d’ensemble ») consistant à poser sa caméra et à laisser jouer les acteurs sur plusieurs plans, laissant ainsi le spectateur chercher lui-même quels sont les éléments à observer. Je mets en référence (au bas de l’article) l’excellente vidéo d’Every Frame is a Painting décrivant ce procédé cinématographique. Le réalisateur créera ensuite en 2009 Mother, le récit d’un jeune homme victime de problèmes psychologiques et qui se voit accuser du meurtre d’une jeune fille. Le réalisateur se démarque une nouvelle fois par une gestion impeccable du récit mais innove également par une technique consistant à filmer de profil certaines scènes cruciales du film (une autre vidéo d’Every Frame is a Painting au sujet de Mother est disponible au bas de l’article).
Bref, tout cela pour vous dire que Bong Joon Ho est un des plus grands réalisateurs de son époque et qu’il peut littéralement tout filmer. En effet, ses autres films Okja, Snowpiecer ou encore The Host se placent dans des registres cinématographiques totalement différents.

Une histoire de famille

Parasite raconte l’histoire d’une famille pauvre de Séoul vivant dans les quartiers oubliés de la capitale. Extrêmement unie, elle est capable du pire pour sortir de sa situation. La chance leur sourit lorsque le fils, Ki-woo Kim, est amené à donner des cours d’anglais à la fille d’une très riche famille au sommet de la ville. Ki-woo enfile ainsi son costume et se dirige vers le sommet de la ville où il est accueilli par la mère, Mme Park. Rêvant de se faire plus d’argent, Ki-woo use de différentes stratégies pour convaincre Mme Park à embaucher différents membres de la famille Kim (en faisant croire qu’il ne s’agit que de simples connaissances). On invente une affaire de coucherie au chauffeur de M. Park pour embaucher le père, ou on monte de toute pièce une maladie à la femme de ménage pour signer un contrat à la mère. Le film s’avère très riche en rebondissements, et je tacherai de ne pas trop en dévoiler.

Une comédie noire

Un des points forts du film est qu’il jongle avec de multiples registres. Le début du récit m’a rappelé les meilleures comédies françaises en proposant un usage habile de la satire sociale à l’aide d’un comique imbattable. Bong Joon-ho met en avant l’écart de condition entre les deux familles et le tout sans pathos. En effet, la famille Kim n’est pas représentée comme de gentils pauvres écrasés et perdus, mais fait preuve au contraire d’une grande intelligence de manipulation envers la famille Park. Il serait donc réducteur de réduire le film à une simple allégorie de la lutte des classes tant l’œuvre souhaite présenter bien plus en mettant l’accent sur les dérapages des membres de chacune des conditions sociales.
Au fur et à mesure de l’intrigue, le film se détache du registre comique pour se diriger vers un thriller voire un film d’horreur. La maitrise du réalisateur pour la gestion du lieu, la maison des Park, prend alors toute sa splendeur en indiquant notamment au spectateur certains aspects louches de la villa sans jamais trop en dévoiler. La réussite est telle qu’il est même possible, à la fin du film, de se représenter avec grande précision une bonne partie de cette maison, à l’instar de The Shining de Stanley Kubrick.
En recevant sa palme d’or, Bong Joon-ho dit « Je tiens à remercier les deux grands réalisateurs français qui sont Henri-Georges Clouzot et Claude Chabrol », et il est vrai qu’on l’on remarque dans Parasite de nombreuses inspirations de ces deux grands cinéastes. Clouzot, pour commencer, par une gestion du suspense qui rappelle Les Diaboliques (1955). Dans les deux films, on fait partir le spectateur dans une direction précise tout en prenant soin de montrer des indices contradictoires pour le sortir de sa zone de confort. Et ensuite Chabrol, qui base la plupart de ses intrigues sur une famille riche en bordure d’une ville ou en province faisant face à la présence de membres d’une condition sociale opposée. La situation finit malheureusement toujours par dégénérer et de nombreux éléments de Parasite (que je ne divulgacherai pas) m’ont rappelé La Cérémonie (1995).

Filmer la barrière

Parasite brille également par une grande maitrise technique. La mise en scène fourmille d’excellentes idées lorsqu’il s’agit de mettre en avant la fracture sociale entre différents personnages. La famille Kim vit au rez-de-chaussée d’une maison qui semble être à l’endroit le plus bas de la ville. Le plafond y est très bas et la caméra est presque constamment placée au dessus des personnages, afin d’accentuer leur faiblesse. Le seul objet étant positionné au niveau de la caméra est la cuvette des toilettes, qu’il faut gravir pour capter le wifi des voisins. En se dirigeant pour la première fois vers la maison des Park, le jeune Ki-woo Kim monte l’immense colline de la ville, et c’est alors que la caméra se place en dessous de lui, indiquant qu’il entre dans le domaine d’une richesse qui le dépasse. Le plafond de la villa est haut, tout y est calme et la lumière naturelle s’avère éblouissante.
Bong Joon-ho place à de multiples reprises des éléments de séparation entre les personnages d’une différente condition sociale. Par exemple (sur l’image du dessous), une scène entre la femme de ménage et la mère de la famille Park est filmée en plaçant une barrière artificielle entre les deux personnages : l’angle de la vitre. Le réalisateur insiste sur le fait qu’aucun des personnages ne traverse cette limite. Je vous propose ainsi de regarder l’excellente vidéo d’Accented Cinema qui détaille habilement les différents éléments de mise en scène de l’œuvre (lien en référence).

La femme de ménage à gauche et la mère de la famille Park à droite. Ces deux personnages sont séparés par l’angle de la vitre, métaphore d’une barrière social.

Le film du déjà-très-grand réalisateur coréen est une œuvre réalisant un quasi sans faute en se payant le luxe de surfer sur différents genres ; le tout porté par un casting impeccable (mention spéciale au magistral Song Kang-ho que l’on voit très régulièrement dans les films de Bong Joon-ho). En compagnie de l’excellente palme d’or de l’an passé (Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda), on espère que cela poussera sur la durée les spectateurs occidentaux à aller voir des films asiatiques.

Will Pietrak

Références:

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