Chernobyl

La création originale de Craig Mazin Chernobyl fait partie des grands moments de l’année 2019 dans le monde de la série télévisée. Par des choix de perspective atypiques et une excellente vision narrative, la mini-série parvient à raconter l’histoire d’un évènement bien trop souvent caricaturé à travers différents livres ou jeux vidéo. Ici, pas de bipède mutant à quatre yeux ou d’échange de mallette nucléaire au pied de la grande roue, mais de simples femmes et hommes luttant comme ils peuvent contre l’une des plus grandes catastrophes du XXe siècle.

Genre: Mini-série, drame historique
Création : Craig Mazin
Chaines d’origine: HBO, Sky
Acteurs principaux: Jared Harris, Stellan Skarsgård, Emily Watson
Diffusion originale :
6 mai – 3 juin 2019
Durée : 5 épisodes d’environ 60 minutes

La force de la perspective subjective

Imaginez-vous réalisateur avec un budget conséquent et que vous étiez amené à filmer une catastrophe historique. Une approche évidente consisterait à chercher des récits, vidéos ou images d’archive de l’évènement et à reconstruire les faits avec une palette d’effets spéciaux et de plans rapides suivant les flammes monter vers le ciel tout en enregistrant des inconnus hurler de toutes leurs forces. Dans cette catégorie de films, on retrouverait par exemple « Pearl Harbor » de Michael Bay. Une telle perspective peut être qualifié d’objective car elle dote le spectateur d’une caméra magique pouvant se placer à des coordonnées spatio-temporelles non-observées par aucun des témoins de l’époque.
Une approche alternative met en place une perspective subjective engageant le public à suivre les faits tels qu’ils ont été ressentis par les acteurs de l’époque. Dans Chernobyl, l’explosion du réacteur est ainsi vue pour la première fois à travers les yeux d’un couple vivant à Pripyat, située à quelques kilomètres de la centrale, et non en se plaçant directement au milieu des barreaux d’uranium en fusion. Le spectateur s’identifie alors à la vie des habitants tout en examinant leurs réactions. Chernobyl est une catastrophe écologique, économique mais avant tout humaine ; et la cinématographie, lorsqu’elle est maniée avec intelligence, s’avère d’une efficacité redoutable pour transmettre des émotions. Pour voir l’ampleur personnelle d’une tragédie, quoi de mieux que de mettre l’accent sur les visages?
Cette narration intimiste accompagne en priorité les personnages les plus impactés psychologiquement par l’incident ; une vision particulièrement réussie dans le premier épisode de la série. Le récit commence ainsi dans la salle de contrôle occupée par des physiciens saisissant partiellement l’étendue de la catastrophe (en prenant soin de cacher au spectateur la réalité des faits). Certains ont peur tandis que d’autres relativisent, un débat s’installe. Ensuite, on s’intéresse à un pompier arrivant avec son équipe pour tenter d’éteindre le feu. Ce dernier remarque certains de ses collègues à terre pour une raison mystérieuse ; on voit alors dans son regard le doute s’installer, mais le sens du devoir l’emporte. C’est alors le moment de suivre une infirmière remarquant depuis sa fenêtre un cortège d’ambulances arriver à l’hôpital. Le tout est monté avec une mise en scène semblable à celle d’un film d’horreur où une menace invisible, les radiations, bouffe peu à peu chacune des victimes de l’accident.

Les hélicoptères acheminant le sable nécessaire pour stopper la réaction nucléaire sont observés depuis le point de vue des chefs de l’opération. Une des plus grandes scènes de la série.

Un récit sociologique

Au delà de la catastrophe elle-même, Chernobyl crée une réflexion subtile sur la portée des choix humains. L’incident n’a pas été engendré par une force extérieure mais par une série progressive de décisions impliquant des milliers d’individus. Des directives absurdes sont également mises en place après l’accident, motivées par des mensonges et des approximations créées de toute pièce pour satisfaire les chefs du gouvernement. Ainsi, les rapports officiels indiquent la valeur maximale de contamination radioactive donnée par un dosimètre allant à seulement 3.6 röntgen par heure alors que la vraie valeur culmine à 15 000. En parallèle, l’évacuation de Pripyat est fortement retardée car cela donnerait une mauvaise image de la supériorité soviétique.
Bien heureusement la série télévisée ne se contente pas seulement de mettre en avant les décisions de cadres corrompus du parti communiste. Le personnage principale de la série, Legasov (Jared Harris), est un physicien de l’institut Kourtchatov qui cherche à tout prix à transmettre la vérité et à orienter les mesures de sécurité pour sauver un maximum de personnes. Ce dernier est accompagné par le vice-président du conseil des ministres, Chtcherbina (Stellan Skarsgård), qui évolue psychologiquement au fur et à mesure de l’aggravation des évènements et se détache peu à peu du récit mensonger du parti. De plus, on réalise à quel point le drame de Chernobyl est avant tout le sacrifice de ces milliers d’hommes devant payer pour la folie des autres. Un véritable hommage est rendu à tous ces héros ayant accepté de se baigner dans de l’eau radioactive, ou encore de nettoyer le toit du réacteur du graphite résiduel.

« What is the cost of lies? »

Craig Mazin donne une réponse intéressante lorsqu’on le questionne sur le message qu’il souhaitait transmettre à travers cette mini-série (référence en bas de page) : « Si vous mentez, si vous faites partie d’un système de mensonge, si vous êtes d’accord avec les mensonges qu’on vous transmet – par votre gouvernement, par vos chefs, par votre église, par vos amis, par Facebook – il y a prix associé à cela. La vérité est toujours là », suggérant par la même occasion que les problématiques mises en avant par ce drame historique ne se limitent pas au seul cadre de l’URSS. Le créateur ajoute également « Chernobyl est l’histoire de ce qu’il se passe quand des personnes mettent des mensonges au-dessus de la vérité ». Qu’on le veuille ou non, les particules β et γ quittant le réacteur pénètrent les cellules indépendamment de ce que l’on croit, de notre situation sociale ou de notre couleur de peau.
En bouclant l’ultime épisode, il est dur de ne pas faire de parallèle avec la situation climatique actuelle. Les principales différences résidant dans le fait que la crise se déroule sur un laps de temps plus étendu ainsi que sur la globalité de la planète. La phrase revenant à multiples reprises dans la série « RBMK reactor cores don’t explode » (« Le cœur des réacteurs RBMK n’explosent pas »), devenant peu à peu un slogan culturel sur internet, ressemble fortement aux différents climatosceptiques affirmant que l’Homme a tout sous contrôle et qu’il ne peut mener la Terre à sa perte.

Chernobyl est un véritable chef d’œuvre de narration et de mise en scène allant bien au-delà de son simple propos. La direction d’acteur culminée par la prestation stellaire de Jared Harris (présent dans Mad Men et The Crown) est juste et mise en avant par un cadrage impeccable. Le dernier épisode est une merveille de pédagogie en parvenant à transmettre scientifiquement lors d’un procès les mauvaises décisions qui ont mené au drame (et c’est un physicien qui écrit cet article).

Will Pietrak

Références:

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