Akira & Blame!

2019 fut une année particulièrement intéressante pour les fans des univers cyberpunks. Entre les annonces de CD Projekt Red, la présence toujours plus importante de l’esthétique rétro-futuriste dans les médias et au cinéma, ainsi que la floraison d’artistes lo-fi, synthwave et synthpop marquent un clair intérêt généralisé pour le mouvement initialement cantonné à la culture des jeux de rôle et des mangas. Mais 2019 fut également l’année du retour de gros nom du genre, et notamment l’arrivée des éditions grand format de Glénat des séries Akira et Blame! dans les librairies suisses.

(Re)découvrir un classique

Akira, pour beaucoup, c’est le film d’animation sorti en 1988. Grandiose, coloré et glauque, il est parvenu à s’inscrire comme un monument de la culture populaire. Trente-et-un ans après sa sortie, on ne présente plus l’aventure de Kaneda Shôtarô et de son combat contre les expériences gouvernementales post-troisième Guerre mondiale. Pourtant, il n’est pas rare que celles et ceux qui ont vu le long-métrage ne se soient jamais penchés sur son support de base : le manga.

Parce que oui, avant d’être propulsé à l’internationale grâce à son adaptation au cinéma, Akira est d’abord une série de mangas sortis de 1982 à 1990, en 14 volumes. Dans ces derniers, on (re)découvre avec plaisir l’intrigue principale narrée par le film, mais surtout, on est impressionné par la richesse du récit que propose son auteur, Katsuhiro Ōtomo ; sans trop de surprise, nombres d’intrigues et de personnages secondaires ont tout simplement été supprimés du scénario d’à peine deux heures que le film présente.

Tout est dans les détails

Pour reprendre depuis le début, on suit la vie de Kaneda et sa bande, dont Tetsuo, son ami d’enfance. Alors qu’ils poursuivaient un gang rival à moto, Tetsuo voit apparaître devant lui un enfant qui fait exploser son véhicule. Après un séjour à l’hôpital, il est en proie à de forte migraines, et se découvre des pouvoirs de télékinésie effrayants, capables notamment de faire exploser la tête des gens. En profitant pour prendre le leadership d’un groupe de motards, Tetsuo sombre dans la drogue pour calmer ses maux de tête, mais Kaneda ne l’entend pas de cette oreille et va tenter d’affronter son ami, ce qui se soldera par la prise en charge de Tetsuo par le gouvernement, qui cherche à développer des soldats aux capacités psy destructrices. Dès lors, Kaneda cherche désespérément à stopper l’armée ainsi que Tetsuo, et sera aidé d’un groupe de rebelles qui luttent contre les expériences gouvernementales… On fait alors la connaissance d’Akira, un enfant qui était si puissant qu’il a détruit Tokyo avec ses pouvoirs. Tetsuo, avide comme il est, essaiera de réveiller Akira, qui sommeille dans une chambre à 271 degrés, et ce faisant déclenchera une nouvelle catastrophe qui engloutira une partie important de la ville. Dans un Neo Tokyo détruit, Tetsuo et Akira fonderont un Empire, contre lequel Kaneda et les rebelles combattront.

L’histoire est très dense, et, à la manière des mangas de Naoki Urasawa comme 20th Century Boys, on suit simultanément les aventures de plusieurs personnages. Complots, découvertes des plus dérangeantes et scènes d’action dantesques seront de mise dans la suite de l’histoire, qui est largement plus développée dans le manga. Des résistants au gouvernement en passant par Tetsuo et son Empire ainsi que Kaneda qui essaie de mettre fin à tout cela, une lecture attentive est de mise ! Et quel plaisir de voir l’imagination d’Ōtomo !

Le tout est présenté avec une patte graphique impressionnante, détaillée et somptueuse. Utilisant allègrement les hachures pour assombrir ses cases et les dynamiser, le style d’Ōtomo est soigné et porte à lui seul tout le récit, pour un manga à l’esthétique prononcée et marquante. Et c’est là que les ré-éditions de Glénat prennent tout leur sens : combinant deux à trois tomes par numéro, le format A4 permet de profiter du trait dans toute sa splendeur !

Dans la Mégastructure, personne ne vous entend crier

Dans un registre parfaitement différent, Blame! est lui aussi un classique, quoi que largement sous-coté par rapport à Akira. On quitte le Neo Tokyo de 2019 et on part pour un futur lointain, dans un monde où les constructions terrestres ont atteint des hauteurs inimaginables, composées de milliers de niveaux qui font eux-mêmes plusieurs milliers de kilomètres de haut, dépassant la lune et en s’étendant jusqu’on ne sait où, et continuant de s’étendre de manière perpétuelle à cause de machines qui ne cessent de construire encore et toujours : la Mégastructure.

Dans les couloirs aseptisés d’un univers entièrement mécanique, le plus souvent désert ou peuplé d’êtres hostiles, se balade Killee, notre protagoniste. Ce dernier cherche des gènes d’accès réseau, une technologie qui lui permettrait de se connecter à la résosphère, c’est-à-dire aux machines hors de contrôle et de les arrêter. Mais les derniers humains qui en possédaient ont disparu il y a des centaines, voire des milliers d’années… Traversant les niveaux que composent les couches de la Mégastructure, Killee fera de nombreuses rencontres d’êtres tous plus originaux les uns que les autres, mais sans jamais qu’ils puissent l’aider à atteindre son but.

Poor, lonesome cyborg-boy

La trame narrative de Blame! est épisodique : quand Killee arrive quelque part, il y rencontre un ou deux alliés, combat un ou deux méchants, puis quitte l’endroit pour continuer son aventure. Parfois, il rencontrera des villages d’humains qui vivent dans une sorte de pré-histoire hyper-technologique, tandis que d’autres fois, il fera la connaissance d’IA, ou d’êtres silicés. On découvre aux côtés de Killee les grands ordres qui régissent ce monde, comme l’Agence Gouvernementale, qui a créé la résosphère, ou la Contre-Mesure, le système de défense automatisé de la résosphère qui prend la forme de cyborg ou de robots qui pourchassent les humains ne possédant pas de gênes d’accès réseau. Armé d’un émetteur de gravitons, sorte de pistolet surpuissant capable de détruire tout sur plusieurs dizaines de kilomètres, Killee avance au milieu de ces factions, sans vraiment connaître sa propre identité, et semble être indépendant de toute volonté extérieure à la sienne, bien qu’il ait pour mission d’on ne sait qui de trouver des gênes d’accès.

Si cela semble dense et peu compréhensible, il faut savoir que le manga l’explique de manière ultra-sporadique, et qu’on est largement laissé à notre seule interprétation la plupart du temps. Cela est notamment dû au fait que l’œuvre est quasiment muette : Killee est très souvent seul, et même accompagné il ne parle pas beaucoup. Le manga prend alors une dimension contemplative, puisqu’il présente bien souvent de nombreux paysages dystopiques, représentés par de nombreux traits noirs, souvent épais et bruts. On admire donc plus qu’on lit de façon haletante la progression de Killee, et ce même pendant les combats, qui sont parfois quelque peu brouillons tant la patte de Tsutomu Nihei est rapide est spontanée.

Pour autant, l’univers très mystérieux qui ne se dévoile que lentement maintient un suspense et un intérêt pour la lecture, et les ré-éditions grand format de Glénat permettent de profiter du style singulier de Nihei. Un univers classique du manga cyberpunk dans lequel je ne peux que vous recommander de plonger, tête la première !

Blame! Deluxe (2018) et Akira Édition Originale (2019) sont tous les deux disponibles chez Glénat.

Ante

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